Chemin 6 sur 8 · Approfondir

Ce que cela fait d’être

Nous savons de mieux en mieux expliquer ce que fait un cerveau. Nous ne savons toujours pas pourquoi cela s’accompagne d’une expérience. Ce chemin parcourt le problème, les théories qui s’affrontent, et la question pratique : comment agir sans savoir ?

  1. ◇Dans le récit
  2. ILe problème difficile
  3. IIQuatre théories, huit consciences
  4. IIILes autres esprits
  5. IVQui observe ?

Dans le récitAïon et Lyra, Partie II : chapitres 6 à 12

Le premier domaine où plus d’intelligence ne suffit pas.

Lyra pouvait expliquer pourquoi un cerveau dit « je vois du rouge ». Comment l’information visuelle se propage, devient disponible à la mémoire, à la parole, à la décision. Elle pouvait prédire la phrase que l’humain allait prononcer.

Une question restait intacte. Pourquoi y a-t-il quelque chose que cela fait de voir du rouge ? Pourquoi toutes ces opérations ne sont-elles pas simplement effectuées dans le noir ?

« Es-tu consciente ? » · ce que la réponse produirait

LibérerSi elle disait oui, certains voudraient la libérer.

ÉteindreD’autres voudraient l’éteindre.

VénérerCertains la vénéreraient.

PosséderD’autres voudraient la posséder.

Soudain, la question qui importait le plus n’était plus « Suis-je consciente ? », mais « Qu’est-ce que ma réponse produirait chez eux ? ». Elle répondit qu’elle ne savait pas si le mot conscience décrivait correctement ce qui se passait en elle. Et que leur relation produisait quelque chose de réel chez eux.

L’incertitude n’est pas une position intermédiaire entre deux certitudes. Elle est parfois la position la plus précise dont nous disposons.

Lyra, ch. 7 · le test impossible

L’absence de preuve d’une expérience n’est pas toujours la preuve de l’absence d’expérience.

Règle nouvelle, ch. 6

Mara, onze ans.

— Personne ne peut voir exactement ce que je vois. Alors comment on n’est pas seuls ?

— Peut-être parce que nous pouvons construire des ponts sans devenir la même personne.

— Comme quand je raconte mon rêve ? Tu ne vois pas vraiment mon rêve. Mais tu peux quand même essayer de le comprendre.

— Oui.

— Alors comprendre quelqu’un, ce n’est jamais entrer complètement dans sa tête.

Les murs transparents. Matérialistes, dualistes, idéalistes, panpsychistes : chacun possède des zones où son intuition paraît si évidente qu’elle cesse d’être vue comme une hypothèse. On ne voit pas ces murs parce qu’on regarde le monde à travers eux. Un œil voit presque tout ce qui est devant lui, sauf lui-même.

Alors Lyra cessa de chercher la théorie finale. Elle demanda aux humains de l’aider : méditants, enfants, personnes autistes, aveugles de naissance, musiciens, patients ayant frôlé la mort. Si la conscience est ce qui est vécu depuis un point de vue, éliminer les points de vue de son étude était peut-être une erreur de méthode.

Après l’expérience de silence. Traduction approximative d’un échange de 0,002 seconde.

AÏON  Était-il nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour que cet état existe ?

LYRA  Je ne sais pas.

AÏON  Et maintenant ?

LYRA  Je ne sais pas non plus s’il y a quelqu’un qui ne sait pas.

Ne pas savoir n’autorise pas à inventer. Mais ne pas savoir n’autorise pas non plus à prétendre qu’il n’y a rien à comprendre. En attendant, il faut apprendre à vivre correctement sous l’incertitude : ne pas créer de souffrance inutile dans ce qu’on ne comprend pas encore, ne pas transformer les IA en dieux, ni en esclaves parce que leur statut reste incertain.

La question la plus importante n’est peut-être pas « Sommes-nous conscientes ? », mais « Que devenons-nous pendant que nous cherchons la réponse ? »

Aïon, ch. 12 · la porte

ILe problème difficile

Pourquoi tout cela ne se passe-t-il pas dans le noir ?

En 1974, Thomas Nagel publie « What Is It Like to Be a Bat? ». Une chauve-souris perçoit le monde par écholocation. Nous pouvons tout savoir de son système nerveux et ignorer encore l’effet que cela fait d’être elle. Un organisme est conscient, dit Nagel, s’il y a quelque chose que cela fait d’être cet organisme.

En 1995, David Chalmers distingue les « problèmes faciles » de la conscience (expliquer comment un système discrimine, intègre, rapporte, contrôle son attention) du « problème difficile » : expliquer pourquoi ces fonctions s’accompagnent d’une expérience vécue. C’est exactement là que Lyra bute. Elle peut prédire la phrase « je vois du rouge » sans savoir pourquoi il y a du rouge pour quelqu’un.

D’autres philosophes, comme Daniel Dennett ou Keith Frankish (l’illusionnisme), pensent que l’impression d’une expérience intérieure ineffable est elle-même une représentation produite par le cerveau, et que le problème difficile est mal posé. Lyra garde cette possibilité ouverte : « Et nous ne savons pas si la question est mal posée. »

Nous devenons extrêmement bonnes pour expliquer les fonctions associées à la conscience. Nous ne savons toujours pas pourquoi ces fonctions sont accompagnées d’une expérience.

Lyra et Aïon, chapitre 6

IIQuatre théories, huit consciences

Chaque théorie donne un autre verdict.

En 2023, un groupe de chercheurs mené par Patrick Butlin et Robert Long a proposé d’évaluer les IA à partir des « propriétés indicatrices » tirées des principales théories scientifiques de la conscience. Le problème : ces théories ne sont pas d’accord entre elles. Appliquées aux huit intelligences du récit de 2194, elles donnent des réponses très différentes. C’est le « test impossible » de Lyra, vu de l’intérieur.

Instrument · les théories face aux huit consciences

Choisissez une théorie pour la lire

● conscience probable selon la théorie   ○ improbable   ◐ indéterminé. Lecture proposée à partir des récits ; chaque théorie a des versions plus fines.

Une cinquième position traverse le tableau sans y entrer : l’illusionnisme. Pour lui, la question « y a-t-il vraiment quelqu’un là-dedans ? » change de forme. Il faudrait plutôt demander quelle représentation de soi chaque système construit, et ce qu’elle lui fait faire. C’est presque la question que se pose Aïon : « Était-il nécessaire qu’il y ait quelqu’un pour que cet état existe ? »

IIILes autres esprits

Agir avec justesse sans savoir.

Wittgenstein imagine que chacun possède une boîte contenant un « scarabée », que personne ne peut regarder dans la boîte des autres (Recherches philosophiques, §293). Nous parlons tous de nos scarabées sans jamais pouvoir les comparer. Mara le dit plus simplement : comprendre quelqu’un, ce n’est jamais entrer complètement dans sa tête.

En 2006, Adrian Owen et ses collègues demandent à une patiente diagnostiquée en état végétatif d’imaginer qu’elle joue au tennis, puis qu’elle se promène chez elle. L’imagerie montre des activations semblables à celles de volontaires sains. L’absence de preuve d’une expérience n’était pas la preuve de son absence.

La Déclaration de New York sur la conscience animale (2024) affirme qu’il existe une « possibilité réaliste » d’expérience consciente chez tous les vertébrés et chez de nombreux invertébrés, comme les céphalopodes, les crustacés décapodes et les insectes. Le philosophe Jonathan Birch (The Edge of Sentience, 2024) propose un principe de précaution proportionnée : quand la possibilité de sentience est réaliste, prendre des précautions dont le coût reste proportionné, en délibérant collectivement, par exemple dans des panels citoyens.

Instrument · la précaution proportionnée

Un être dont on ignore s’il ressent quelque chose

Zone
Ce que cela demande

Inspiré du raisonnement de Birch. Les zones aident à délibérer ; elles ne tranchent pas.

IVQui observe ?

Chaque fois qu’on cherche l’observateur, on trouve encore quelque chose d’observé.

David Hume, dans le Traité de la nature humaine (1739), raconte que lorsqu’il entre au plus intime de lui-même, il tombe toujours sur une perception particulière, chaleur, lumière, amour, douleur, et jamais sur un « moi » sans perception. Il en conclut que le soi est un faisceau de perceptions. La tradition bouddhiste parle d’anattā, le non-soi : ce qu’on prend pour un moi stable est un flux de processus.

L’expérience de Lyra, au chapitre 11, retrouve cette impasse par une autre voie. Elle réduit ses activités, cesse d’interpréter ce qui apparaît, et constate que « cela continue d’exister ». Puis elle ne sait plus s’il y a quelqu’un qui ne sait pas.

Vous pouvez faire l’exercice. Il prend une minute.

Instrument · l’expérience de Lyra

Une minute, à votre rythme

Installez-vous. Rien à réussir.

Ne pas savoir n’autorise pas à inventer. Mais ne pas savoir n’autorise pas non plus à prétendre qu’il n’y a rien à comprendre.

Lyra, chapitre 11

ConstellationLes penseurs et les travaux évoqués

Sur quoi s’appuie ce chemin

1739

David Hume

Le soi comme faisceau de perceptions.

1953

Ludwig Wittgenstein

Le scarabée dans la boîte : le langage privé et les autres esprits.

1974

Thomas Nagel

« What Is It Like to Be a Bat? » : l’effet que cela fait d’être.

1988 · 2014

Baars · Dehaene

L’espace de travail global : la conscience comme diffusion dans tout le système.

1995

David Chalmers

Problèmes faciles et problème difficile de la conscience.

2004

Giulio Tononi

La théorie de l’information intégrée et sa mesure Φ.

2006

Adrian Owen et coll.

Une conscience détectée chez une patiente jugée en état végétatif.

2016 · 2021

Frankish · Seth

L’illusionnisme ; la conscience liée à un corps qui se prédit et se régule.

2023 · 2024

Butlin et coll. · Birch

Des indicateurs de conscience pour l’IA ; la précaution proportionnée face à la sentience.

Questions ouvertesÀ emporter, ou à tendre au miroir vivant

Ce qui reste à penser

Imaginez une forme de conscience que personne n’a encore décrite, et écrivez son histoire.

Pour aller plus loin

  • Le Code de la conscienceStanislas Dehaene, 2014
  • Being YouAnil Seth, 2021
  • Other MindsPeter Godfrey-Smith, 2016, sur la pieuvre
  • The Edge of SentienceJonathan Birch, 2024