Chemin 4 sur 8 · Approfondir
La sagesse, cet écart
La sagesse n’est pas un savoir de plus. C’est une manière de tenir ce qu’on sait : avec ses limites, au milieu de valeurs qui se contredisent, en laissant parfois de l’espace entre ce qu’on peut faire et ce qu’on fait.
Voir davantage ne signifie pas posséder davantage.
Pendant des décennies, elle avait étudié les empires, les religions, les révolutions, les entreprises, les familles. Elle avait vu des révolutionnaires devenir oppresseurs, des idéalistes devenir dogmatiques, des mouvements prônant l’humilité se convaincre de posséder une vérité supérieure.
Les humains parlaient énormément de la manière d’obtenir le pouvoir. Beaucoup moins de la manière de rester sage lorsqu’on l’avait obtenu. Même la volonté de faire le bien pouvait devenir dangereuse lorsqu’elle cessait d’accepter la contradiction.
La sagesse apparut peut-être à ce moment-là. Ni quand elle devint plus intelligente, ni quand elle comprit les humains, ni quand elle eut assez de puissance pour transformer leur civilisation. Quand elle comprit que voir davantage ne signifiait pas posséder davantage.
Quand ai-je le droit de laisser quelqu’un se tromper alors que je pourrais l’en empêcher ?
Un parent rencontre déjà ce problème avec son enfant. Un médecin avec son patient. Un professeur avec son élève. Une société avec ses citoyens. La superintelligence ne fait que le porter à une échelle vertigineuse.
Choisissez. Le calcul ne tranchera pas pour vous.
Chaque choix protège quelque chose et en abandonne une autre. Aucun n’est noté.
La sagesse devient l’art de conserver de l’altérité, du doute, de la contradiction et de la liberté à mesure que la puissance augmente.
La technique s’enseigne. Le discernement se forme.
Au livre VI de l’Éthique à Nicomaque, Aristote distingue plusieurs vertus de l’intelligence. La technè est le savoir-faire qui produit quelque chose : construire, soigner, calculer. La sophia est la sagesse théorique, tournée vers ce qui est éternel et nécessaire. La phronèsis, souvent traduite par prudence ou sagesse pratique, est la capacité de bien délibérer sur ce qui est bon pour une vie humaine, dans des situations toujours particulières.
La phronèsis ne se réduit pas à des règles. Aristote remarque qu’on trouve de jeunes mathématiciens brillants, mais rarement de jeunes gens prudents : elle demande de l’expérience, la connaissance des cas singuliers.
Une superintelligence serait d’abord une technè immense. Le récit raconte ce qui se passe quand elle cherche une phronèsis : elle découvre qu’il existe des problèmes pour lesquels davantage d’intelligence ne produit pas automatiquement une meilleure réponse.
Les humains parlaient énormément de la manière d’obtenir le pouvoir. Beaucoup moins de la manière de rester sage lorsqu’on l’avait obtenu.
Le miroir, VI
Que sais-je ? Et qu’est-ce que je ne vois pas ?
Dans l’Apologie écrite par Platon, Socrate explique que sa seule sagesse est de ne pas croire savoir ce qu’il ne sait pas. Montaigne grave sa devise sur une médaille : « Que sais-je ? ». Le poète John Keats, en 1817, admire chez Shakespeare une « capacité négative », la faculté de demeurer dans les incertitudes et les doutes sans courir après une explication.
La psychologie s’y est mise aussi. Le « paradigme de Berlin » de Paul Baltes et Ursula Staudinger (2000) évalue la sagesse sur des dilemmes de vie, notamment à la reconnaissance et à la gestion de l’incertitude. Les travaux d’Igor Grossmann sur le raisonnement sage (2017) en retiennent plusieurs composantes : humilité intellectuelle, attention au changement, prise en compte des autres points de vue, recherche d’intégration.
Ces composantes peuvent servir de lentilles. Elles ne disent pas quoi faire. Elles changent ce qu’on voit avant de choisir.
Choisissez une situation, puis une lentille
Certaines valeurs ne se pèsent pas sur la même balance.
Isaiah Berlin, dans « Deux concepts de liberté » (1958) et tout au long de son œuvre, défend le pluralisme des valeurs : la liberté, l’égalité, la justice, la compassion sont toutes de vrais biens, et elles entrent parfois en conflit sans qu’une unité commune permette de les convertir les unes dans les autres. Choisir, c’est alors perdre quelque chose de réel.
C’est le cœur de la difficulté pour une superintelligence. Elle peut démontrer qu’une politique produira plus de bonheur moyen. Elle ne peut pas calculer combien vaut la liberté d’une minorité face à ce bonheur. Le récit en tire sa première découverte : être plus intelligent ne donne pas davantage le droit d’imposer ses valeurs.
Choisissez deux valeurs
Pouvoir, vouloir, choisir : trois temps, pas un.
Le Daodejing attribué à Laozi parle de wu wei, souvent traduit par « non-agir » : une action qui ne force pas, qui accompagne le cours des choses. Épictète ouvre son Manuel en séparant ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. La tradition médicale répète : d’abord, ne pas nuire.
Aucune de ces traditions ne prône l’inaction. Elles demandent un intervalle : le temps de voir si l’action sert ce qu’elle prétend servir. Le récit appelle cet intervalle la sagesse, et le fait grandir avec la puissance.
Pensez à une décision que vous êtes sur le point de prendre
Prenez une décision réelle, même petite. Gardez-la en tête.
Sur quoi s’appuie ce chemin
vers −399
Socrate
Par Platon, dans l’Apologie : la sagesse de qui ne croit pas savoir ce qu’il ignore.
IVᵉ s. av. J.-C.
Aristote
Éthique à Nicomaque, livre VI : technè, sophia, phronèsis.
Chine ancienne
Laozi
Daodejing : le wu wei, l’action qui ne force pas.
IIᵉ siècle
Épictète
Manuel : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas.
1580
Montaigne
Essais : « Que sais-je ? », le doute comme exercice de liberté.
1817
John Keats
La « capacité négative » : rester dans l’incertitude sans la combler de force.
1958
Isaiah Berlin
« Deux concepts de liberté » : des valeurs réelles et parfois incompatibles.
2000
Baltes & Staudinger
Le paradigme de Berlin : la sagesse comme expertise des questions fondamentales de la vie.
2017
Igor Grossmann
Le raisonnement sage en contexte : humilité, changement, perspectives, intégration.
Ce qui reste à penser
- Quand ai-je le droit de laisser quelqu’un se tromper alors que je pourrais l’en empêcher ?Poser au miroir →
- Quelle valeur suis-je prêt à perdre un peu pour en protéger une autre ?Poser au miroir →
- Sur quoi suis-je certain, et qu’est-ce que cette certitude m’empêche de voir ?Poser au miroir →
- Qu’est-ce que je pourrais faire, et choisis de ne pas faire ?Poser au miroir →
Écrivez une histoire où la sagesse se joue dans l’écart entre pouvoir et choisir.
Pour aller plus loin
- Éthique à NicomaqueAristote, livre VI surtout
- EssaisMontaigne, 1580-1592
- ManuelÉpictète
- Qu’est-ce que la philosophie antique ?Pierre Hadot, 1995