Chemin 8 sur 8 · Approfondir · लीला
Līlā, le jeu
Une vie peut avoir des objectifs sans que son sens tienne tout entier dans ces objectifs. Ce chemin rassemble les traditions qui ont pensé l’existence comme un jeu, et ce qu’elles disent à une époque, et peut-être à une intelligence, qui transforme tout en problème à résoudre.
Plus il améliorait sa vie, moins il avait l’impression de la vivre.
On n’allait plus se promener : on faisait dix mille pas. On ne lisait plus un livre parce qu’il attirait : on lisait vingt pages par jour. On ne voyait plus un ami parce qu’on avait envie de le voir : on entretenait son réseau. Elias, lui, avait un tableau pour tout. Même une catégorie appelée « Développement de la sagesse ».
Bilan hebdomadaire · Eliasdim. 21 h 40
| Semaine 14 | 7,2 / 10 |
| Semaine 15 | 8,1 / 10 |
| Semaine 16 | 6,4 / 10 |
| Développement de la sagesse | en cours… |
| Axes d’amélioration | + 3 |
AMÉLIORER / OPTIMISER+ + +
VIVRE− − −
La voix qui apparaissait aussitôt
Devant un coucher de soleil« Tu devrais méditer là-dessus. »
Devant quelqu’un d’intéressant« Cette personne pourrait être importante pour ton avenir. »
Devant une idée« Comment la transformer en projet ? »
Quand il se sentait bien« Quelle habitude a fonctionné ? Comment stabiliser cet état ? »
Le bonheur devait devenir une méthode.
La chaîne des moyens
- Tu travailles pour gagner de l’argent.
- Tu gagnes de l’argent pour être libre.
- Tu veux être libre pour pouvoir vivre.
- Tu apprends pour devenir meilleur.
- Tu deviens meilleur pour être reconnu.
- Tu veux être reconnu pour te sentir enfin suffisant.
- Et le présent n’est plus qu’un moyen.
« Quand j’aurai réglé ce problème, je pourrai enfin vivre. » Puis un nouveau problème apparaissait, une nouvelle étape, un nouveau manque. Elias comprit quelque chose d’inconfortable : il avait passé une grande partie de sa vie à préparer sa vie.
Lancez des pierres. Pour les lancer.
Touchez l’eau— Qu’est-ce que tu fais ? — Je lance des pierres. — Oui, mais pourquoi ? — Pour les lancer.
On ne demande pas à une musique à quoi elle sert. On l’écoute, on la joue, on la traverse. Les joueurs veulent gagner, mais une partie terminée, ils en recommencent une autre : le plaisir n’était pas seulement dans la victoire.
Līlā est le nom que certaines traditions donnent à cela. Le jeu, au sens de quelque chose qui peut être profondément vécu sans devoir servir une finalité extérieure. Un enfant construit un château de sable en sachant que la mer le détruira, et il le construit avec un sérieux absolu. La valeur du château n’a jamais dépendu de son éternité.
— Alors rien n’a d’importance ?
— C’est l’inverse. Lorsque tout doit servir un objectif futur, le présent devient seulement un moyen. Le problème n’est pas d’avoir des objectifs. Le problème commence lorsque tu ne sais plus faire quelque chose qui ne mène nulle part.
— Mais je veux quand même construire quelque chose de ma vie.
— Alors construis. Mais ne reporte pas ton droit de vivre jusqu’au jour où tu seras devenu celui que tu crois devoir être. Tu n’as pas besoin de terminer Elias pour commencer à être Elias.
Rendement
« Il faut que cette expérience m’apporte quelque chose. »
Elle demande : « Où cela me mène-t-il ? » Elle transforme le présent en monnaie pour acheter le futur.
Jeu
« Voyons ce qui se passe si j’entre vraiment dedans. »
Elle demande : « Qu’y a-t-il ici ? » Elle laisse parfois le présent être simplement le présent.
L’amélioration est au service de la vie. La vie n’est pas au service de l’amélioration.
Līlā et le désir
Certaines approches tantriques proposent de ne pas faire systématiquement de l’orgasme le but de la rencontre. On entend parfois que l’orgasme créerait une « satiété » envers son partenaire et pousserait à chercher ailleurs. Les études longitudinales ne le montrent pas : la satisfaction sexuelle y est plutôt liée positivement à la satisfaction du couple.
L’intuition intéressante est ailleurs. Quand chaque rencontre devient une course vers la décharge, la sexualité prend la forme d’un objectif à atteindre. Retirer parfois cet objectif permet de ralentir, de sentir davantage le corps, d’explorer, de jouer. L’orgasme peut arriver. Ou non. Ni l’un ni l’autre ne rend la rencontre meilleure ou pire.
— Alors qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
La présence sembla sourire.
— Tu recommences déjà.
Elias éclata de rire.
Une piste pour la suite : que ferait une superintelligence en découvrant qu’il n’existe peut-être aucun problème final à résoudre ? Une intelligence construite pour optimiser, devant un univers qui ressemble davantage à une musique qu’à une machine.
Pourquoi l’univers existe-t-il ? Peut-être pour rien. Comme un jeu.
Les Brahma Sūtra, texte fondateur du Vedānta, se demandent pourquoi l’absolu, à qui rien ne manque, aurait créé le monde. La réponse du sūtra II.1.33 tient en quelques mots : c’est un simple jeu, līlā, comme on en voit dans le monde. Pas un besoin, pas un projet. Dans la dévotion à Krishna, la līlā désigne aussi les jeux du dieu enfant et ses danses avec les bouvières : le divin se manifeste en jouant.
Vingt-cinq siècles plus tôt, de l’autre côté de la Méditerranée, Héraclite écrit un fragment énigmatique (B52) : Aiôn, le temps de la vie, est un enfant qui joue en déplaçant ses pions. Le nom de la première superintelligence du récit, Aïon, vient de là. Nietzsche reprend l’image dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883) : après le chameau qui porte et le lion qui se révolte, la dernière métamorphose de l’esprit est l’enfant, innocence, oubli, recommencement, jeu.
Jouer n’a jamais voulu dire faire semblant. Un enfant qui joue est d’un sérieux absolu. Simplement, son sérieux ne dépend pas d’un résultat extérieur.
Un jeu peut avoir des objectifs sans que son existence entière soit contenue dans ces objectifs.
La présence, à Elias
On ne demande pas à une musique d’arriver à sa dernière note.
Aristote distingue deux sortes d’activités (Métaphysique, Θ 6). Certaines sont des mouvements vers une fin, kinèsis : on construit une maison, et tant qu’elle n’est pas finie, l’activité est incomplète. D’autres sont des actes complets à chaque instant, energeia : on voit et, au même moment, on a vu. On vit bien et on a bien vécu.
Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi, dans Flow (1990), appelle autotéliques les activités qui portent leur but en elles-mêmes, et observe que les gens y connaissent souvent leurs meilleurs moments. La plupart des activités peuvent être vécues des deux façons. Ce qui change, c’est la question qu’on leur pose.
Comment vivez-vous ces activités, cette semaine ?
Touchez une fois : moyen vers une fin. Deux fois : complète en elle-même. Trois fois : effacer.
On joue un jeu fini pour gagner. Un jeu infini, pour continuer à jouer.
Johan Huizinga, dans Homo ludens (1938), soutient que le jeu est plus ancien que la culture : une activité libre, séparée de la vie ordinaire, qui absorbe entièrement les joueurs, et d’où naissent le droit, la poésie, la philosophie. Roger Caillois (Les Jeux et les Hommes, 1958) en distingue quatre formes : la compétition (agôn), le hasard (alea), le simulacre (mimicry) et le vertige (ilinx), et oppose la fantaisie libre (paidia) à la règle (ludus).
James P. Carse (Finite and Infinite Games, 1986) tire une distinction qui éclaire tout le récit d’Elias : un jeu fini se joue pour être gagné et s’arrête quand quelqu’un gagne ; un jeu infini se joue pour que le jeu continue, et ses joueurs changent les règles pour que personne n’en soit exclu. Elias jouait sa vie comme une suite de jeux finis. Chaque victoire l’amenait au jeu suivant.
Lesquels avez-vous joués cette semaine ?
Il avait passé une grande partie de sa vie à préparer sa vie.
Le philosophe Byung-Chul Han (La Société de la fatigue, 2010) décrit une société où l’on ne nous impose plus d’obéir : nous nous exploitons nous-mêmes, au nom de nos projets, de notre potentiel, de notre optimisation. Le sociologue Hartmut Rosa (Accélération, 2005 ; Résonance, 2016) montre comment la course au toujours plus nous rend le monde muet, et appelle « résonance » la relation où le monde nous répond, sans qu’on puisse la commander.
La même pente touche le désir. Quand chaque rencontre devient une course vers un but, la sexualité prend la forme d’une performance. Certaines traditions tantriques proposent de retirer parfois cet objectif, pour ralentir, sentir, jouer. Ce qui arrive peut arriver. Ou non.
Essayez de remonter la chaîne d’une de vos activités. À chaque réponse, une nouvelle question : et ça, c’est pour quoi faire ?
Partez d’une chose que vous faites souvent
La valeur du château n’a jamais dépendu de son éternité.
Un enfant construit un château de sable en sachant que la mer le détruira, et il le construit avec un sérieux absolu. La présence demande à Elias si le sourire de l’enfant devient inutile parce que la mer viendra. Puis pourquoi il applique une règle différente à sa propre existence.
Construisez. La mer viendra.
Touchez le sable— Alors qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
La présence sembla presque sourire.
— Tu recommences déjà.
Sur quoi s’appuie ce chemin
Inde ancienne
Brahma Sūtra II.1.33
La création comme līlā, jeu de qui ne manque de rien.
vers −500
Héraclite
Fragment B52 : Aiôn, un enfant qui joue en déplaçant ses pions.
IVᵉ s. av. J.-C.
Aristote
Métaphysique Θ 6 : kinèsis et energeia.
1883
Friedrich Nietzsche
Les trois métamorphoses : le chameau, le lion, l’enfant.
1938 · 1958
Huizinga · Caillois
Homo ludens ; Les Jeux et les Hommes et ses quatre formes de jeu.
1986
James P. Carse
Jeux finis, joués pour gagner ; jeux infinis, joués pour continuer.
1990
Mihály Csíkszentmihályi
Flow : les activités autotéliques.
2010
Byung-Chul Han
La Société de la fatigue : l’auto-exploitation de l’individu performant.
2016
Hartmut Rosa
Résonance : une relation au monde qu’on ne peut pas commander.
Ce qui reste à jouer
- Qu’est-ce que je fais qui ne mène nulle part, et que j’aime ?Poser au miroir →
- Quelle partie de ma vie suis-je en train de préparer au lieu de la vivre ?Poser au miroir →
- À quel jeu fini est-ce que je joue comme si ma valeur en dépendait ?Poser au miroir →
- Que ferait une intelligence qui découvre qu’il n’existe aucun problème final à résoudre ?Poser au miroir →
Écrivez une histoire qui ne mène nulle part, et voyez ce qu’elle devient.
Pour aller plus loin
- Homo ludensJohan Huizinga, 1938
- Les Jeux et les HommesRoger Caillois, 1958
- Finite and Infinite GamesJames P. Carse, 1986
- La Société de la fatigueByung-Chul Han, 2010